Florence Andréo, aveugle et cuisinière de talent

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Focus

Florence est aveugle, mais quand elle régale les papilles les plus exigeantes, ça ne se voit pas.

Florence Andreo, cuisinière de talent et ancienne enseignante, a progressivement perdu la vue.

Bien décidée à continuer à transmettre à ses élèves coûte que coûte, elle a tout tenté pour cacher le plus longtemps possible sa malvoyance. Forcée malgré tout d’arrêter son métier, elle décide de voir la réalité en face et franchit le cap difficile de l’acceptation. L’ancienne enseignante se confronte à un nouvel apprentissage : la vie sans la vue.

Son appétit de vivre va lui donner le goût d’une autre forme de transmission : l’art de cuisiner, perpétuer et partager des saveurs mijotées avec lenteur. Ses recettes traditionnelles sont relevées de deux ingrédients qui changent vraiment tout : la passion et la patience…

 

Transcription

Que voyez-vous ? Florence est aveugle. Mais quand elle cuisine ça ne se voit pas.

Je m'appelle Florence Andréo, j'ai 56 ans, j'ai été enseignante pendant 25 ans mais à ce jour je ne travaille plus. En ce qui me concerne, j'ai complètement caché ma malvoyance. C'est moi si vous voulez qui pratiquait différemment. Initialement j'interrogeais à la volée, enfin comme ça à l'ensemble de ma classe. Par la suite, c'était moi qui donnais le temps de parole. En fin de compte, c'était parce que lorsqu'un doigt se levait à gauche, j'étais dans l'incapacité de le voir.
La craie par exemple, je sais que j'avais toujours 10 craies autour de moi. Pour pas, vous savez, tâtonner sur la table. Et ben voilà, j'avais une mobilité de la pupille mais énorme. Je voulais tellement voir, vous savez, que je voulais compenser et comme j'avais une vision totalement centralisée parce que la rétinite pigmentaire c'est une dégénérescence des bâtonnets, c'est-à-dire du champ périphérique, donc vous ne voyez rien de ce qui se passe tout autour. Il faut passer au-delà des barrières. La cécité elle fait peur à tout le monde. Je me demande finalement si ce n'est pas la plus grande peur. On va être certainement moins habiles, on va mettre certainement plus de temps et c'est vrai, c'est vrai que c'est très chronophage.

On peut je crois pratiquement tout faire en se donnant le temps. C'est ça qui est prioritaire. La cuisine, ça me paraissait véritablement important au niveau du foyer, de pouvoir finalement continuer à faire perdurer des recettes traditionnelles. Je prépare tous les ingrédients dont je vais avoir besoin. La plupart du temps, je mets tout sur ma table de façon à ce que je puisse facilement gérer. Et puis ensuite, du temps, encore une fois. Je ne cuisine plus jamais à feux très vifs, voyez. Quand l'oignon va rissoler, je vais prendre le temps de le sentir, et même avec la cuillère en bois de le tester. Et il se trouve en fait que quand on perd la vue, tous les autres sens se développent. À savoir l'olfactif, le tactile etc. Vous savez quand on épluche des légumes, la pulpe de suite est fortement ressentie. Toutes mes épices sont transférées dans des pots pour que je puisse au senti, au ressenti, savoir combien effectivement d'épices j'ai pris dans la main. On se rend compte au goût, donc au jugé, finalement si il est assez cuit, s'il est assez épicé. Quand des amis me proposent une recette, je les enregistre par dictaphone puis de suite après, je me les sauvegarde sur l'ordinateur. C'est-à-dire maintenant nous avons des iPhone qui nous sont totalement accessibles sans lesquels on serait complètement déconnectés de la réalité. Et à la maison, ben en fait tout est plus ou moins vocalisé. Chez moi, vous savez, il y a des moments où, les choses se mettent à parler spontanément et c'est tout à fait normal, parce que c'est un soutien. Le combat prioritaire que doit mener la Fédération des Aveugles de France c'est en fait de nous permettre le maintien de l'autonomie, de notre accessibilité au niveau numérique, et de pouvoir finalement répondre à ces pratiques qui vont nous être totalement imposées.

Et si vous voulez comme toutes personnes, on passe par un déni. Avec le recul, je me dis que c'est très certainement stupide. Je pense que les gens auraient totalement accepté, mais je crois que ne l'acceptais pas moi-même c'est tout. Et le cap de l'acceptation, il n'est pas facile...Mais par contre une fois qu'on l'a franchi, on est capable de tout ! À la limite même je dirai : le jour où j'ai réellement perdu la vue, c'est comme si je posais mes valises. Ah je me suis dit finalement : quel soulagement ! Maintenant tu abordes le problème réellement à bras le corps.

Les aveugles et malvoyants ne manquent pas de volonté. Ils manquent de moyens. Aidons-les chacun à notre façon sur www.aveuglesdefrance.org.